Tortuga de Valério Evangelisti

Aujourd’hui, je vous présente un livre sur les pirates. Mais pas n’importe quel livre ! Il s’agit pour moi d’un renouveau du genre dans son écriture, son style et surtout sa vision de la piraterie. Voici donc mon avis sur Tortuga de Valério Evangelisti.

Contexte Historique et géographique

Nous sommes en 1685, on arrive à la fin du premier âge d’or de la piraterie dans les caraïbes et en Amérique du sud. La guerre entre l’Espagne et la France touche à sa fin et Tortuga (contrôlée par la France et refuge pour les pirates), va devenir hostile à la piraterie.

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Ce revirement de situation va « forcer » les grands noms de la piraterie de l’île à une dernière action coup de poing, afin de prouver leurs bravoures et leurs forces.

C’est dans ce contexte que débarque Rogério de Campos, notre « héros ». Rogério est un ancien Jésuite au passé mystérieux, qui va se retrouver enrôler de force sur le navire de Laurens de Graaf puis du encore plus redoutable Michel de Grandmont (Chevalier Grammont dans le livre).

Scénario

Tout le livre tourne autour du parcours de Rogério qui se retrouve plonger dans un univers nouveau, cruel et contraire à toutes ses morales supposées. Rogério va découvrir la vie de pirate à travers ses codes, ses personnages et leurs philosophies si particulières. Au niveau de l’histoire en elle-même, on est dans le classique du livre sur les pirates, une histoire d’amour, une histoire de trahison, des batailles et des conquêtes. L’histoire est intéressante et la fin surprenante. Mais là où le livre sort de l’ordinaire, c’est sur sa façon de raconter cette histoire…

Style

C’est la grande force du livre. Dans Tortuga, Valerio Evangelisti détruit tout le coté romanesque, romantique et sympathique des pirates. Les pirates sont ici montrés pour ce qu’ils sont :

Des marginaux pour qui la vie n’a que très peu de valeur. Le but étant d’être le plus cruel possible pour laisser une trace dans l’Histoire pour les plus ambitieux. Les autres ont pour objectif de ramasser le plus gros butin pour profiter des escales au maximum. Le but « officiel » est d’économiser pour arriver à une retraite paisible le plus rapidement possible, mais chacun sait que c’est une utopie, la mort frappe toujours avant.

En gros, l’auteur fait un remarquable travail de destruction de l’imaginaire de la piraterie. Plusieurs scènes sont très marquantes voir choquantes. Personnellement c’est le traitement des mousses qui m’a le plus étonné, on est très loin de l’île au trésor… Idem pour ce qui est de l’esclavage (des blancs, des noirs, des autochtones) qui est relaté ici de manière très proche de la réalité et qui donne une toute autre vision de la piraterie. Il ne s’agit pas d’un livre pour enfants et certaines scènes peuvent choquer.

Mais plus encore que décrire la violence au quotidien et la barbarie de ces hommes, l’auteur pousse l’analyse philosophique à travers les personnages des médecins de l’équipage et surtout de Raveneau de Lussan.

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De Lussan est un pessimiste/cynique sur la nature humaine et voit dans la piraterie l’avenir de l’espèce humaine qui se décompose en plusieurs phases :

  • La phase intermédiaire :

À ce stade de sa carrière, il [le pirate] a redécouvert la nature animale qui se cache sous les apparences humaines et a commencer à s’y abandonner (p.122)

  • La phase ultime :

La férocité naturelle se  traduit en philosophie. L’égoïsme le plus effréné est présenté comme une liberté. Le manque absolu de toute pitié devient une norme de conduite, une morale même. La bête sauvage qui sommeille en chacun de nous ne fait plus que blesser et tuer, elle cherche une justification étique à ses exactions. (p.123)

Le message principal de De Lussan est : L’Homme n’est qu’un fauve et les pirates expriment au mieux la vraie nature de l’Homme.

Et cette philosophie de vie est encore exprimée au fil des pages :

Tout ce que nous voulons, c’est de l’argent, et nous faisons fi de toute règle. Nous nous emparons de tout et vendons de tout, y compris des hommes. Nous sommes le futur et personne ne nous arrêtera. (p.148)

Ou encore, lorsque Rogério demande à Andreizoon :

  • « Alors, selon vous, l’essence de la vie se trouverait dans le mal ? »

  • « Non, dans la mort. Qui n’est ni le bien, ni le mal : Juste l’inéluctable. » (p.188)

Voila, ces quelques morceaux choisis illustrent pour moi la grande différence entre ce livre et tout ce que j’ai pu lire précédemment dans les romans sur la piraterie. Nous ne sommes plus dans le romantisme des livres de Rafael Sabatini ou dans le fantastique de Pirates des caraïbes (faut arrêter avec les zombies et le Kraken). On est dans le concret, la réflexion sur ses personnages et leurs manières de vivre est plus intéressante que leurs amourettes, et Valerio Evangelisti explore ceci avec justesse et philosophie. À l’image  d’un Cartel de Don Winslow, il s’agit plus d’un documentaire romancé que d’une fiction.

Perspectives

Le monde de la piraterie tel qu’il est retranscrit dans « Tortuga », nous permet d’ouvrir des parallèles avec notre monde actuel. En effet, comment ne pas retrouver des similitudes entre les pirates de Tortuga et les Narcos mexicains ? D’ailleurs le culte de la mort est en plein développement, via le culte de la Santa Muerte et il y a fort à parier que bon nombre des pirates du livre auraient été de fervents adeptes de ce culte…

Extra

Ce mélange entre réalité et fiction est appuyée par un aspect « amusant » qui revient régulièrement tout au long du livre, la chanson « la bamba ». Alors vous connaissez sûrement cette chanson grâce à cette version :

https://youtube.com/watch?v=jSKJQ18ZoIA

Mais vous ne connaissez peut être pas son histoire.

Voici ce que dit Wikipédia et qui est utilisée dans le livre :

Une hypothèse est que le mot dérive de « bambarria », action inutile car elle arrive trop tard. […] la chanson aurait été une chanson satirique qui se moquait des efforts employés pour engager des soldats dans la marine après le siège de Veracruz en 1683 par le pirate hollandais Laurent de Graff, dénonçant ainsi le fait qu’il aurait fallu s’en préoccuper avant.

Cette bataille de Veracruz revient en permanence dans le livre comme la grande gloire de nos pirates, et cette chanson devient la bande originale du livre et ne vous lâchera plus.

Ce qui m’a personnellement amusé, c’est qu’une phrase plus particulière revient dans le livre :

Yo no soy marinero, soy capitán

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Cette phrase m’avait déjà fortement marqué dans la série Ray Donovan Saison 2 épisode 1 dont voici un extrait (en version espagnol pour le plaisir) :

https://youtube.com/watch?v=MJ5uPRSK9cQ

Il y a des phrases quelconques qui marquent et je trouve cette punchline très percutante…

Une lecture que je recommande donc, à tous les passionnés de piraterie, mais pas que !

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